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Détroit d'Ormuz, un Point de Passage Stratégique

Perturbations à court terme et transformations à long terme du corridor énergétique le plus crucial au monde

Par Yuval Eylon, contre-amiral (réserviste), chercheur principal à l'Institut d'études de sécurité nationale (INSS).

27/03/2026

Texte en anglais ci-dessous

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Il arrive qu'un simple point de passage géographique devienne l'épicentre d'un bouleversement mondial. Le détroit d'Ormuz est l'un de ces points.

Ce passage maritime étroit, d'environ 40 km de large, permet en temps normal le transit de quelque 21 millions de barils de pétrole par jour – soit environ 20 % de la consommation mondiale – ainsi qu'une part importante du marché du gaz naturel liquéfié (GNL). Lorsqu'une telle artère est perturbée, même partiellement, les conséquences ne sont pas régionales, mais mondiales.

Les récents événements dans le golfe Persique l'illustrent parfaitement. La confrontation actuelle entre l'Iran, les États-Unis et Israël a engendré un changement qualitatif : de la menace rhétorique habituelle de Téhéran de fermer le détroit à une mise en œuvre partielle dans les faits. Il ne s'agit pas d'une déclaration formelle de blocus total, mais plutôt de la création d'une réalité opérationnelle caractérisée par des risques élevés, une grande incertitude et des coûts d'assurance exceptionnels.

Concrètement, cela donne lieu à une « fermeture partielle » : le détroit n'est pas totalement bloqué, mais il ne fonctionne plus comme une voie d'exportation mondiale régulière. Dans les faits, certains navires continuent de le traverser, mais parfois uniquement en échange de paiements se chiffrant en millions de dollars, constituant des « droits de transit » non officiels.

De nombreuses compagnies maritimes évitent complètement le passage, d'autres suspendent leurs opérations de navigation, et des centaines de navires patientent de part et d'autre du détroit. Sur le plan économique, cela représente une perturbation majeure du flux énergétique mondial.

Marchés pétroliers

L'impact immédiat est évident sur le marché pétrolier. Lorsque l'approvisionnement de dizaines de millions de barils par jour est affecté, un déséquilibre apparaît entre l'offre et la demande, et les prix s'ajustent en conséquence. Parallèlement, les États du Golfe activent des mécanismes de secours. L’Arabie saoudite, par exemple, a considérablement augmenté le flux de pétrole transitant par le port industriel du roi Fahd à Yanbu, sur la mer Rouge. Elle est même parvenue à détourner une part importante de ses exportations, représentant plusieurs dizaines de pour cent du volume qui transite habituellement par le détroit d’Ormuz. Les Émirats arabes unis utilisent également l’infrastructure des oléoducs terrestres jusqu’au port de Fujairah, situé hors du golfe Persique. L’Irak, quant à lui, détourne une partie de son pétrole via la Turquie vers la mer Méditerranée.

Malgré ces efforts, le constat est sans appel : il n’existe actuellement aucune alternative capable de remplacer le détroit d’Ormuz en termes de volume de transport. L’écart entre la capacité de production et la capacité d’exportation réelle persiste, exerçant une pression constante sur les marchés.

Outre le marché pétrolier, le marché du gaz naturel liquéfié (GNL) est également fortement touché. Le Qatar, l’un des principaux exportateurs mondiaux, dépend presque entièrement du passage par le détroit d’Ormuz pour acheminer son GNL vers les marchés d’Asie et d’Europe. Les dommages causés aux installations gazières et les perturbations de leur exploitation, conjugués aux risques élevés liés au transport maritime, réduisent les capacités d'exportation effectives et pourraient entraîner un arrêt partiel des livraisons. À court terme, cela se traduit par une baisse de l'offre mondiale, une forte hausse des prix et une dépendance accrue des principaux marchés – notamment l'Europe et l'Asie – à l'égard de sources alternatives plus coûteuses. À moyen terme, une dégradation prolongée des capacités d'exportation du Qatar pourrait fragiliser la stabilité du marché mondial du GNL et accentuer la volatilité des prix.

L'impact se fait également fortement sentir en Europe. Les prix du gaz naturel ont bondi d'environ 25 % en peu de temps, atteignant des niveaux particulièrement élevés. Cette volatilité sur le marché de l'énergie engendre des pressions inflationnistes, des dommages pour le secteur et une instabilité financière.

Parallèlement, le commerce maritime dans son ensemble est en proie à de fortes turbulences. Le prix du fioul lourd a atteint environ 1 000 $/t, une hausse exceptionnelle qui affecte l'ensemble des chaînes d'approvisionnement mondiales. Progressivement, les principaux centres de ravitaillement en carburant de la région du Golfe, notamment le port de Fujairah, ont été touchés ou ont considérablement réduit leurs activités. De ce fait, d'autres ports internationaux, de Singapour à Rotterdam, pourraient également connaître des pénuries de carburant marin.

Le canal de Suez témoigne de la gravité de la crise. Le trafic maritime y a chuté d'environ 40 %.

Sur le plan économique, les répercussions de cette crise se font déjà sentir. Dans certains pays, les pénuries de carburant sont si graves que des mesures exceptionnelles ont été mises en œuvre, telles que la réduction du temps de travail hebdomadaire ou la limitation du ravitaillement des véhicules. Il ne s'agit plus de prévisions, mais des premiers signes d'une crise mondiale émergente.

Implications stratégiques et sécuritaires

Sur le plan géopolitique, une situation complexe se dessine. Un certain assouplissement des achats de pétrole russe, y compris de cargaisons sous sanctions, indique une volonté de contourner les mécanismes internationaux pour atténuer les pénuries. Cette initiative engendre des tensions entre les pays occidentaux et fragilise même le mécanisme de plafonnement des prix du pétrole russe.

Parallèlement, la pression s'accentue pour renforcer la présence militaire internationale dans le Golfe afin de garantir la liberté de navigation, voire pour déployer une force militaire importante afin de garantir la liberté de navigation dans le détroit d'Ormuz. L'objectif de cette pression est de garantir la liberté de passage et de neutraliser les activités terroristes iraniennes qui menacent la liberté de navigation mondiale. Des dispositifs d'escorte navale, une police maritime et une présence militaire renforcée pourraient devenir une caractéristique permanente de la région, non seulement en réponse à la crise actuelle, mais aussi dans le cadre d'une stratégie plus vaste.

À court terme, l'Iran semble tirer profit de la situation. La hausse des prix de l'énergie et les pressions économiques exercées sur de nombreux pays pourraient, du point de vue de Téhéran, contribuer à accroître la pression internationale en faveur d'un conflit plus court. Il s'agit là d'une application concrète du concept de « vulnérabilité mutuelle » : si l'Iran est touché, l'économie mondiale n'est pas à l'abri.

À long terme, cependant, la situation pourrait radicalement changer. L'histoire nous enseigne que les crises de ce type entraînent une adaptation systémique. Des tendances se dessinent déjà : augmentation des investissements dans les oléoducs et gazoducs terrestres ; diversification des sources d'énergie (États-Unis, Afrique, mer du Nord) ; et accélération de la transition vers les énergies renouvelables et les sources locales.

Autrement dit, plus le monde apprendra à réduire sa dépendance au détroit d'Ormuz, plus la capacité de l'Iran à l'utiliser comme moyen de pression s'amenuisera. Ce qui procure un avantage tactique à court terme peut se transformer en désavantage stratégique à long terme.

Une épreuve pour le système mondial

La leçon n'est pas nouvelle. Depuis la crise énergétique de 1973, le monde sait qu'une dépendance excessive à un point de passage stratégique unique est source d'instabilité prolongée. Cependant, la crise actuelle confère à cette leçon une pertinence renouvelée à l'ère de la mondialisation profonde : tensions géopolitiques et accélération de la transition énergétique.

En fin de compte, le détroit d'Ormuz n'est pas qu'une simple voie de navigation ; c'est une épreuve. La capacité de l'économie mondiale à faire face à une vulnérabilité structurelle et celle du système international à répondre aux menaces contre la liberté de navigation sont mises à l'épreuve.

Le blocus partiel actuel n'est pas seulement une crise ; c'est aussi une opportunité : l'opportunité de repenser le système énergétique mondial afin qu'il devienne plus diversifié, plus résilient et moins vulnérable aux pressions géopolitiques.

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Strait of Hormuz, the 40-kilometer chokepoint holding the world economy hostage

The short-term disruptions and long-term transformations in the world’s most critical energy corridor

R.-Adm. (res.) Yuval Eylon is a senior researcher at the Institute for National Security Studies (INSS).

MARCH 27, 2026

There are moments when a single geographic choke point becomes the focal point of global upheaval. The Strait of Hormuz is such a point. 

This narrow maritime passage, approximately 40 kilometers wide, under normal circumstances allows for the flow of some 21 million barrels of oil per day – about 20% of global consumption – as well as a significant share of the liquefied natural gas (LNG) market. 

When such an artery is disrupted, even partially, the consequences are not regional but global.

Recent developments in the Persian Gulf illustrate this sharply. The ongoing confrontation between Iran and the United States and Israel has brought about a qualitative shift: from Tehran’s familiar rhetorical threat to close the strait to a partial implementation in practice.

This was not a formal declaration of a full blockade but rather the creation of an operational reality characterized by high risk, uncertainty, and exceptional insurance costs.

The practical result is a “soft closure”: the strait is not completely blocked, but it has ceased to function as a regular global export artery.

Effectively, some ships are still passing through – but at times only in return for payments amounting to millions of dollars, constituting unofficial “transit fees.”

Many shipping companies are avoiding the passage altogether, others are freezing sailing operations, and hundreds of vessels are waiting on both sides of the strait. In economic terms, this constitutes a significant disruption to the global flow of energy.

Oil markets

The immediate impact is evident in the oil market. When the supply of tens of millions of barrels per day is impaired, a gap emerges between supply and demand, and prices respond accordingly.

Simultaneously, the Gulf states are activating backup mechanisms. Saudi Arabia, for example, has significantly increased oil flow through the King Fahd Industrial Port in Yanbu on the Red Sea. It has even succeeded in diverting a substantial share of its exports, amounting to tens of percent of the volume normally passing through Hormuz. 

The United Arab Emirates is also making use of overland pipeline infrastructure to the Port of Fujairah, outside the Persian Gulf. And Iraq is diverting part of its oil through Turkey to the Mediterranean Sea.

Yet despite these efforts, the conclusion is clear: There is currently no alternative capable of replicating Hormuz in terms of the amount of transports it can handle. The gap between production capacity and actual export capacity persists, resulting in sustained pressure on markets.

Alongside the oil market, the liquefied natural gas market has also been significantly affected. Qatar, one of the world’s leading exporters, depends almost entirely on passage through the Strait of Hormuz in order to transport LNG to markets in Asia and Europe.

Damage to gas facilities and operational continuity, combined with the high risk of maritime transit, are reducing effective export capacities and may lead to a partial halt in shipments.

The immediate significance is a decline in global supply, a sharp increase in prices, and a deepening dependence of key markets – chiefly Europe and Asia – on more expensive alternative sources.

In the medium term, a prolonged impairment of Qatar’s export capacity could undermine the stability of the global LNG market and increase price volatility.

The impact is also being felt acutely in Europe. Natural gas prices have surged by approximately 25% within a short period, reaching particularly high levels. Volatility in the energy market is translating into inflationary pressures, industry damage, and financial instability.

At the same time, maritime trade as a whole has entered a state of turbulence. Bunker fuel prices have risen to around $1,000 per ton – an exceptional increase affecting global supply chains as a whole.

By and by, key fueling hubs in the Gulf region, foremost among them the Port of Fujairah, have been hit or have significantly reduced operations. The consequence is that other global ports – from Singapore to Rotterdam – may also face shortages of marine fuel.

The Suez Canal provides an additional indication of the depth of the crisis. Vessel traffic has fallen by approximately 40%.

As for the economy, the effects of this crisis are already filtering in. In some countries, fuel shortages have been so severe that exceptional measures such as shortening the workweek or imposing restrictions on vehicle refueling have been implemented. These are no longer forecasts – they are early manifestations of an emerging global crisis.

Strategic and security implications

On the geopolitical level, a complex reality is taking shape. A certain easing in the purchase of Russian oil, including cargoes under sanctions, indicates a willingness to circumvent international mechanisms in order to ease shortages.

This move is causing friction among Western countries and is even undermining the price-cap mechanism on Russian oil.

Concurrently, pressure is mounting to increase the international military presence in the Gulf to ensure freedom of navigation or to employ a significant military force to ensure freedom of navigation in the Strait of Hormuz.

The aim of such pressure is to guarantee freedom of passage and to neutralize Iranian terrorist activity against global freedom of navigation.

Naval escort frameworks, maritime policing, and an enhanced military presence may become a permanent feature of the region – not only as a response to the current crisis but also as part of a broader strategic concept.

In the short term, Iran appears to be succeeding in leveraging the situation. Rising energy prices and economic pressure on many countries may, from Tehran’s perspective, contribute to international pressure to shorten the conflict.

This is a clear implementation of the concept of “mutual vulnerability”: If Iran is harmed, the global economy is not immune.

In the long term, however, the picture may change fundamentally. History teaches that crises of this kind lead to systemic adaptation.

Already, trends can be identified: increased investment in overland pipelines; diversification of energy sources (the US, Africa, the North Sea); and an acceleration of the transition to renewable energy and local sources.

In other words, the more the world learns to reduce its dependence on the Strait of Hormuz, the more Iran’s ability to use it as a tool of pressure will erode. What provides a tactical advantage in the short term may become a strategic disadvantage in the long one.

A test for the global system

The lesson is not new. Since the 1973 energy crisis, the world has known that excessive dependence on a single geographic choke point is a recipe for prolonged instability. However, the current crisis gives this lesson renewed relevance in an era of deep globalization: geopolitical tension and an accelerating energy transition.

Ultimately, the Strait of Hormuz is not merely a shipping lane – it is a test. The global economy’s ability to cope with structural vulnerability and the international system’s capacity to respond to threats against freedom of navigation are being tested.

The current partial blockade is not only a crisis – it is also an opportunity: It is an opportunity to reshape the global energy system so that it becomes more diversified, more resilient, and less vulnerable to geopolitical pressure.